a légende veut que les lemmings, ces petits mammifères des régions boréales, se suicident
collectivement en se jetant du haut d'une falaise lors de leurs migrations. L'histoire récente témoigne que les socialistes français, espèce plus connue de nos régions tempérées, observent le
même genre de comportement après leurs défaites électorales.
En 1993, au lendemain d'une déroute aux législatives et deux ans après le terrible congrès de Rennes qui avait vu les héritiers directs de François Mitterrand s'entre-déchirer, Michel Rocard
avait trouvé le remède miracle : un "big bang", seul capable de refonder le PS. Un an plus tard, il était renvoyé à ses études d'astrophysique après un échec cinglant aux européennes.
Quinze ans plus tard, les socialistes semblent tentés par le même genre d'expérimentation hasardeuse.
Au lendemain de la déculottée qu'ils viennent de subir aux européennes et six mois après le calamiteux congrès de Reims, qui a vu les petites nièces de Mitterrand s'écharper tristement, ils ont
découvert une nouvelle potion magique : les primaires. Une procédure ouverte, intelligente et mobilisatrice - rien de moins ! - qui permettra de désigner le candidat socialiste, voire celui de
toute la gauche, à la prochaine élection présidentielle.
Dans le plaidoyer qu'il vient de remettre à Martine Aubry, le bouillonnant Arnaud Montebourg propose donc une procédure savamment agencée avec l'aide d'Olivier Ferrand, président de la Fondation Terra Nova : décision dans les prochains mois pour codifier à froid la règle du jeu et pas moins de quatre ou cinq scrutins entre février et juillet 2011 pour hisser sur le pavois le champion capable de terrasser Nicolas Sarkozy en 2012. Les primaires seront, assure-t-il, une "machine à rassembler" le peuple de gauche - majoritaire dans le pays -, à "surmonter les divisions" qui minent le camp progressiste, enfin à trouver remède à la crise de "leadership" dont souffre le PS. La gauche italienne l'a bien fait en 2006 avec Romano Prodi, et les démocrates américains avec Barack Obama l'an dernier. Pourquoi les socialistes français seraient-ils moins audacieux ?
Bien sûr, à peine déclenché, ce nouveau big bang a eu immédiatement tendance à aggraver la "foire d'empoigne" que ses promoteurs entendent éviter : Manuel Valls, Pierre Moscovici, Bertrand Delanoë ont, dans l'instant, formulé la question qui les taraude : "pourquoi pas moi ?" Et la liste des prétendants va s'allonger rapidement, tant les ambitions de Ségolène Royal, François Hollande, Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn et bien d'autres paraissent intactes. Bien sûr, aussi, chacun pressent que l'ouverture de ces primaires à tous les "sympathisants socialistes", voire à tous les "sympathisants de gauche", renverra l'adhérent et le militant socialistes dûment encartés au chapitre des espèces en voie de disparition. Et, avec eux, le "vieux" PS. A moins que ce soit précisément l'objectif. Dans ce cas, espérons - pour eux - qu'ils ne sont pas atteints du syndrome des lemmings.